Le fini des mers de Gardner Dozois #ProjetOmbre

Quatrième de couverture :

Un jour, ils débarquèrent, comme tout le monde l’avait prévu. Tombés d’un ciel bleu candide par une froide et belle journée de novembre, ils étaient quatre, quatre vaisseaux extraterrestres à la dérive tels les premiers flocons de la neige qui menaçait depuis déjà une semaine. Le jour se levant sur le continent américain, c’est là qu’ils atterrirent : un dans la vallée du Delaware vingt-cinq kilomètres au nord de Philadelphie, un dans l’Ohio, un dans une région désolée du Colorado, et un (pour un motif inconnu) dans un champ de canne des abords de Caracas, au Venezuela…

Editeur : Le Bélial – Collection Heure-Lumière

Nombre de pages : 112

Prix : 8,90€

Date de publication : 28 Juin 2018

Mon Avis :

J’avais pris cette novella en septembre dernier afin de bénéficier de l’opération Heure-Lumière du Bélial et recevoir ainsi le hors-série. Selon Apophis (qui me l’avait conseillé), ce texte est très largement sous-estimé et il fait partie pour lui des meilleurs de la collection. Pour ma part, je suis plutôt sur le même longueur d’onde car je reconnais également au Fini des mers d’excellentes qualités.

Dans le contexte de la Guerre Froide, quatre vaisseaux extraterrestres atterrissent sur terre : trois aux Etats-Unis dans les Etats du Delaware, de l’Ohio et du Colorado et un au Vénézuéla. A l’exception d’un périmètre de glace qui s’est formé tout autour du vaisseau lorsqu’ils se sont posés, ils demeurent inertes et rien ne semble bouger à l’intérieur… Pourtant, la perplexité du genre humain est telle que face à cet évènement inattendu, elle est tantôt mue par la curiosité tantôt fait acte de violence…
Dans un autre récit, Tommy Nolan est un jeune garçon qui vit dans une petite ville située sur la côte Est américaine entre Boston et Portland. Sa vie n’est pas franchement heureuse : d’un côté, son père tyrannique n’hésite pas à lever la main sur lui ; de l’autre, son professeur Melle Fredricks fait preuve de froideur et d’incompréhension à son égard. Tommy trouve alors refuge ailleurs et fait preuve d’imagination… ou pas!

Une novella déconcertante qui brouille les frontières…

A la lecture des premières pages, on serait tenté de ranger cette novella dans le genre de la Science Fiction notamment par la présence de vaisseaux spatiaux de forme ovoïdale (qui ne sont pas sans rappeler celui de l’excellent film Sans contact de Denis Villeneuve) et représentés sur la couverture par Aurélien Police. Le lecteur risque donc de s’attendre à une novella qui possède pour sujet principal le thème de l’invasion d’une race extraterrestre comme l’avait déjà fait H.G. Wells dans La Guerre des Mondes, par exemple.

Pourtant, un tout petit détail glissé subrepticement entre les lignes indique au lecteur que Le fini des mers pourrait être également une uchronie! En effet, cette novella a été écrite en 1973 et l’on peut reconnaître sans peine le contexte de la Guerre Froide qui opposa les Etats-Unis au bloc Soviétique entre 1947 et 1991. Ainsi le texte fait plusieurs fois référence au risque d’une Troisième Guerre Mondiale, risque confirmé aussi par le père de Tommy. Or, la technologie est beaucoup plus avancée qu’elle ne l’était en réalité. Les Humains ont en effet crée des IA (Intelligence Artificielle) qui échappent à leur contrôle sans même qu’ils ne s’en rendent compte. Et ces IA non seulement communiquent entre elles mais aussi avec les extraterrestres ce qui évite une escalade de violences.

« Dotée de ses propres canaux d’accès, elle [IA] obtint le contact presque aussitôt, même si le Pentagone n’arrivait toujours pas à communiquer avec le Kremlin – ce qui importait peu : l’un et l’autre n’étant que des institutions humaines, les discussions adultes se tenaient ailleurs. L’IA « parla » avec le réseau russe durant sept minutes, plusieurs ères géologiques à l’échelle électronique, et on évita ainsi la Troisième Guerre Mondiale. (p. 11)

Enfin, au travers du récit de Tommy, Le Fini des mers peut également appartenir au genre du Fantastique. Afin de s’échapper de sa triste réalité, le jeune garçon possède un imaginaire débridé : la lame circulaire d’une scierie devient le cri d’un dinosaure, des flaques d’eau le transforment en machine saute-flaque, un rocher était un ancien dragon des mers pourchassé, etc… Mais, le récit compte également tout un bestiaire (jibelins, kerns, thant, etc… ) vivant dans la forêt et que seul Tommy semble voir. Or, l’auteur met le doute dans l’esprit du lecteur car le jeune garçon voit aussi un psychiatre. On peut donc légitimement se poser la question : les créatures existent-elles vraiment ou Tommy est-il fou?

… mais aussi complexe avec son double-niveau de lecture.

Cette réflexion sur le genre du Fantastique me permet donc de faire une transition toute trouvée avec ma seconde partie car le Fini des mers peut-être également interprété de deux manières :

Au premier degré, la Terre est envahie par les extraterrestres. Et Gardner Dozois voit là l’occasion de faire une sacrée critique de l’Humanité! Que ce soit au Vénézuéla ou aux Etats-Unis, l’arrivée des extraterrestres provoque le chaos alors même que ces derniers ne sont pas menaçants. Les Humains répondent de manière primaire : que ce soit les Américains (qui envoient une bombe nucléaire sur l’un des vaisseaux quand même!) ou les Vénézuéliens (qui envoient l’Armée et dont le pays est en proie aux instabilités politiques), ils réagissent de manière non contrôlée, partagés entre la peur et la violence. Finalement, ce sont les IA qui réagiront avec le plus de rationalité et de sagesse puisqu’en communiquant entre elles et avec les extraterrestres, elles éviteront deux guerres : entre Américains et Russes et entre Humains et extraterrestres. Cerise sur le gâteau ! Les Humains et leur vision anthropocentré du monde en prennent pour leur grade : les extraterrestres les ignorent complètement, considèrent un peu les IA mais souhaitent surtout communiquer avec les créatures dominantes de la Terre qui ne sont pas les Humains! Or, ces créatures dominantes pourraient donc être les jibelins ou thant que seul Tommy voit.

Au second degré, l’invasion extraterrestre est uniquement le fruit de l’imagination de Tommy. Elle serait ainsi une allégorie des relations inexistantes entre le jeune garçon et les adultes qui l’ignorent ou ne le comprennent pas. Il ne trouve pas vraiment sa place dans la société et se déconnecte peu à peu de la réalité :

  • Il se sent en insécurité dans sa famille puisque son père lui fait subir des violences physiques et auxquelles sa mère ne réagit pas.
  • Il redoute le moment d’aller à l’école et fait toujours en sorte d’arriver en retard ce qui lui vaut les remontrances et les punitions de son professeur Melle Fredricks. Elle l’envoye auprès du psychiatre le Dr Kruger.
  • Les relations que Tommy entretient avec ses amis de l’école se dégradent et il finit complètement isolé.
  • A cause de ce manque de communication et d’intérêt des autres pour sa personne, il se réfugie complètement dans son imaginaire et ne communique plus qu’avec les créatures de la forêt que lui seul voit.
  • Il est alors pris en charge par le Dr Kruger et la chute de la novella prend donc tout son sens. 

En conclusion, Le fini des mers est une novella bien plus complexe qu’elle ne l’est au premier abord et je comprends tout à fait que l’on puisse passer à côté. Il est bien difficile de dire si elle appartient aux genres de la Science Fiction, de l’Uchronie ou du Fantastique et cela risque de dépendre de la sensibilité de chaque lecteur. Justement Gardner Dozois joue avec lui et donne à sa novella un double niveau de lecture : pour les uns, Le fini des mers sera un récit d’invasion extraterrestre et une satire du genre humain, pour les autres une allégorie et un récit fantasmé par un jeune garçon en proie à l’insécurité et au rejet. Bref, à vous de vous faire une idée maintenant!

Autres avis : 

Apophis

Célindanae

L’épaule d’Orion

L’ours inculte

Ombrebones

Xapur

Yogo

Cette novella rentre dans le #ProjetOmbre

18 réflexions sur “Le fini des mers de Gardner Dozois #ProjetOmbre

  1. (merci pour le lien)
    Pour poursuivre notre conversation entamée sur Twitter, je te confirme que cette chronique est excellente et n’a rien à envier à la mienne 😉 Je suis heureux de voir ce texte remis en avant, et j’espère que ton article incitera plus de monde à s’y intéresser 🙂
    (sinon, lecture en cours : La chute d’Hypérion ! OUaaaaaaaaiiiiiiis !!!).

    Aimé par 2 personnes

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