Civilizations de Laurent Binet

Quatrième de couverture : 

Vers l’an mille : la fille d’Erik le Rouge met cap au sud avec son mari, quelques hommes, du bétail et des chevaux. 1492 : Colomb ne découvre pas l’Amérique. 1531 : les Incas envahissent l’Europe. Ce qui a manqué aux Incas pour résister aux conquistadors : le cheval, le fer, les anticorps. Dans Civilizations, les Vikings les leur ont apportés. Quelques siècles plus tard, Atahualpa débarque dans l’Europe de Charles Quint.
Il trouve un continent déchiré par les querelles religieuses et dynastiques. Mais surtout, des populations brimées, affamées, au bord du soulèvement – des alliés. Voici le récit d’une autre mondialisation, telle qu’au fond il s’en est fallu d’un rien pour qu’elle l’emporte et devienne réalité.

Editeur : Le livre de poche

Nombre de pages : 384

Prix : 8,20€

Date de publication : 19 Août 2020

Mon Avis : 

Après l’excellent fix up Roma Aeterna de Robert Silverberg, j’enchaîne avec une nouvelle uchronie, Civilizations de Laurent Binet. Ce roman avait surtout attiré mon attention en 2019 car il avait obtenu le Grand Prix du Roman de l’Académie Française! Quoi? Un roman de l’Imaginaire lauréat d’un Prix Littéraire autre que SFFF,? C’était inespéré et peut-être aussi précurseur du Prix Goncourt 2020…

Civilizations est un roman divisé en quatre parties. Chacune éclaire le lecteur à propos de la divergence du cours de notre Histoire entre le Xème et le XVIème siècle et explique la conquête de l’Europe par l’Empereur inca Atahualpa.

  • La saga de Freydis Eriksdottir se déroule autour de l’an mille : elle a débarqué dans le Vinland (probablement l’actuelle Terre-neuve au Canada) mais plutôt que de repartir au Groëland, elle poursuit son exploration plus au sud du continent américain.
  • Le journal de Christophe Colomb en 1492- 1493 : l’explorateur génois débarque sur l’actuelle Cuba mais sa mission est un échec.
  • Les chroniques d’Atahualpa de 1531 à 1544 : l’Empereur du même nom se dispute le trône avec son frère Huascar. Mis en difficulté, il fuit avec sa cour jusqu’à l’île de Cuba et découvre alors les bateaux des Européens. Après les avoir remis en état, il s’embarque dessus en direction du Levant.
  • Les aventures de Cervantes : cette dernière partie se déroule en 1571  et débute avec la bataille de Lépante. Elle s’inspire de L’ingénieux noble Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel Cervantes.

A l’origine, deux postulats de départ…

Pour élaborer son uchronie, Laurent Binet s’est inspiré de plusieurs idées :

  • Son titre Civilizations fait référence au jeu de stratégie Civilization crée au début des années 90 dans lequel le joueur est le leader d’un peuple. Il doit alors contribuer à son développement et à la conquête du monde sur six mille ans d’Histoire (de la Préhistoire à nos jours).
  • Laurent Binet s’est également appuyé sur deux idées provenant de l’ouvrage de Jarek Diamond, De l’inégalité parmi les sociétés paru en 1997.
    Selon la première, il a tenté de répondre à une question posée dans l’essai « Qu’est-ce qu’il se serait passé si le conquistador Pizarro n’avait pas condamné à mort l’empereur inca Atahualpa en 1533 mais qu’au contraire, ce dernier serait venu en Europe pour mettre fin au règne de l’Empereur Charles Quint? »
    Pour la seconde, Laurent Binet reprend un postulat selon lequel, la conquête de l’Amérique du Sud par les Espagnols a pu être possible grâce à trois facteurs : la domestication des chevaux, la maîtrise du fer et le fait de posséder une immunité grâce à leurs anticorps.

… pour une uchronie…

Partant de ce postulat, Laurent Binet a alors élaboré son uchronie selon trois points de divergence principaux :

  • Pour expliquer la présence de chevaux, du fer et des anticorps en Amérique Latine au moment des Grandes Découvertes, il part d’un évènement avéré : la présence des peuples Scandinaves en Terre-Neuve aux Xème-XIème siècles. Dans Civilizations, ils poursuivent leur progression au sud du continent jusqu’à atteindre l’Amérique du Sud et les îles caribéennes. (On constate d’ailleurs que Robert Silverberg a utilisé le même moteur pour une des nouvelles de Roma Aeterna). Les Scandinaves commercent alors de diverses manières avec les populations des îles, soit en leur donnant des chevaux, en leur enseignant la maîtrise du fer ou simplement en les côtoyant. Si au début, certains autochtones tombent malades et en meurent, d’autres vont développer une immunité face aux virus.
  • Lorsque Christophe Colomb débarque en 1492 sur les îles caribéennes, le peuple Taïnos n’est alors pas impressionné par les chevaux des Européens, peut se défendre à armes égales et n’est pas terrassé par les maladies importées (notamment la rougeole, la grippe ou le typhus). Mieux encore, il met en déroute les Européens et les massacre jusqu’au dernier. Christophe Colomb n’aura donc pas l’occasion de repartir en Europe pour faire part de sa découverte. Et les campagnes de Cortes et de Pizarro qui mèneront à la disparition des civilisations aztèque et inca n’auront pas lieu, quelques décennies plus tard. Au contraire, les Taïnos vont s’emparer de la technologie des Européens (armes à feu, bateaux) et se les réapproprier.
  • Enfin, en 1530, l’empereur Atahualpa se réfugie sur l’île de Cuba où sa cour et lui sont accueillis par le peuple Taïnos. Une nouvelle fois menacé par son frère Huascar, Atahualpa décide alors de faire réparer les vaisseaux abandonnés des Européens et prend la mer en direction de l’est. En Janvier 1531, il débarque avec environ deux cent personnes à Lisbonne qui vient tout juste de subir les affres d’un tremblement de terre et d’un raz de marée. Au début, les Portugais pris dans la catastrophe ne font pas trop attention aux nouveaux arrivants mais l’Inquisition et l’empereur Charles Quint voient en eux une menace et tentent de les éradiquer sans succès. Les Incas ripostent, font prisonnier le souverain et Atahualpa prend le pouvoir.

… exigeante, de qualité et bien documentée.

Le roman n’est pas très long en lui-même (moins de quatre cent pages) mais il est assez dense à lire et j’ai mis plus de temps que prévu pour le finir.

  • J’ai tout d’abord beaucoup apprécié le style d’écriture très immersif de Laurent Binet puisqu’il s’adapte en fonction du contexte et imite différents styles littéraires : la première partie par exemple utilise celui des sagas nordiques avec des phrases courtes, répétitives et qui cite de nombreux noms même si les personnages ne jouent aucun rôle dans le propos! La seconde en revanche reprend le style du journal de bord de Christophe Colomb (j’ai cru même comprendre que l’auteur avait repris des passages entiers de cette source historique mais l’aurait adapté à l’évolution de son intrigue). Enfin, dans la chronique d’Atahualpa, il utilise tout un vocabulaire qui lui est propre : les Levantins pour les Européens, les caciques pour les chefs, les amautas pour les détenteurs du savoir, etc…
  • J’ai senti également que l’auteur s’était beaucoup documenté sur la période et avait de bonnes connaissances concernant les contextes historiques européens (Espagne, Italie, France, Allemagne et Angleterre) et sud-américains. Pour ma part, je n’ai pas été perdue car je suis familière de cette période pour tous les pays concernés (excepté pour l’Allemagne). Mais pour un lecteur(ice) autodidacte, il ou elle aura peut-être plus de mal à appréhender le contexte historique et cette lecture risque d’être plus exigeante voire pesante parfois.
  • J’ai également beaucoup apprécié les nombreuses références littéraires qui parsèment le texte : outre la quatrième partie qui est un pastiche du personnage de Don Quichotte imaginé par Cervantès, Laurent Binet cite Le Prince de Machiavel mis en application par Atahualpa durant son règne, Utopia de Thomas More ou Lorenzaccio d’Alfred Musset.
  • Enfin, Laurent Binet nous offre une nouvelle version intéressante de l’Histoire qui non seulement prend des allures d’utopie mais se veut inversée par rapport à la nôtre : ce n’est plus Pizarro qui démet Atahualpa mais ce dernier qui destitue Charles Quint, l’Europe est désormais le Nouveau Monde puisque l’on se situe du côté des Incas donc des vainqueurs, le culte du soleil remplace les religions chrétiennes et des temples sont construits sur les anciennes églises, les mesures sociales prises par Atahualpa s’opposent au capitalisme qui aurait dû commencer à émerger à cette époque-là, etc…

En conclusion, avec Civilizations, Laurent Binet offre une uchronie dense mais de bonne qualité. Elle se veut non seulement intéressante de par le choix de ses trois points de divergence mais aussi par l’évolution prise par cette Histoire alternative. Cette dernière est tout d’abord inversée par rapport à la nôtre ce qui permet de changer nos perspectives mais ses allures d’utopie nous donne en tant que lecteur un bel axe de réflexion sur ce qu’aurait pu être notre société actuelle sans le capitalisme. Bref, si vous aimé le genre de l’uchronie ou êtes curieux, je vous conseille cette lecture.

25 réflexions sur “Civilizations de Laurent Binet

  1. Vu son sujet, ce roman m’intéresse depuis sa parution (il faut dire que quelques mois avant, j’avais publié une nouvelle racontant grosso modo la même chose, forcément ça suscite la curiosité !), mais je me méfiais un peu, n’ayant lu que des avis de lecteurs peu familiers de l’uchronie… et on connaît la propension des auteurs de littérature générale à vouloir réinventer la poudre avec des concepts vus et revus en SFFF… Bref, ta critique est très éclairante et fait passer ce roman dans ma liste des futures acquisitions prioritaires.

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      1. Après l’avoir lu, je n’en ferai peut-être pas une critique en bonne et due forme, mais je ne manquerai pas de passer te dire ce que j’en ai pensé.
        Quant à ma nouvelle, il s’agit de « Noches Tristes », parue en 2019 dans une anthologie uchronique chez Rivière Blanche. J’y imagine que Cortés est mort en tentant de conquérir le Mexique, et que les Aztèques, en réaction, attaquent l’empire de Charles Quint… D’où le rapprochement avec le roman de Laurent Binet !

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  2. Merci pour cette chronique ! Le roman est sur ma pal depuis quelques semaines. Fascinée par le point de départ de cette uchronie, j’ai immédiatement craqué, mais je n’ai pas encore eu le temps de m’y frotter =D.

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  3. Bonsoir
    J’ai lu et apprécié ce roman de Binet et je ne formulerai qu’une ou deux critiques
    n’écrit pas un roman de sf (uchronie ici) qui veut sans avoir les codes du genre
    il nous manque une pénétration dans ces civilisations générés,la vie de quelques personnages
    non historiques et cette sensation d’un récit de livre d’histoire (certes volontaire) m’a empëché
    de considérer ce livre comme un sommet.
    jean pierre frey

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    1. Merci pour votre commentaire, Jean-Pierre. Que voulez-vous dire à propos des codes du genre ? Parlez-vous de la Science Fiction ? Car pour ma part, je considère l’uchronie comme un genre à part entière dans les littératures de l’imaginaire. Au contraire, j’ai trouvé que ce roman rentrait bien dans ce genre et etait plutôt réussi de ce point de vue. Pour des personnes non historiques, effectivement, cela aurait pu être un petit plus mais pour ma part, j’ai trouvé le traitement de personnages historiques très drôle et gonflé (le personnage de Luther) notamment.

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  4. Votre chronique est éclairante certes mais à la lecture du roman je n’ai pas réussi à démêler le vrai du faux même si le postulat de départ est original,refaire l’histoire à l’envers.
    Le traitement des personnages est resté assez superficiel à mon goût.

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    1. Pour les deux premières parties et la quatrième, c’est vrai que les personnages sont depeints de manière succincte. Mais pour la seconde, j’ai trouvé au contraire que c’était beaucoup plus fouillé.

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  5. Passionnante chronique comme toujours 🙂 J’avais beaucoup aimé dans un tout autre style son roman la septième fonction du langage, et j’ai civilizations dans ma PaL depuis bien longtemps.

    Ca me tente toujours, toutefois ça m’a l’air particulièrement ardu quand même côté Histoire, domaine dans lequel mes connaissances sont assez heu hum, ensevelies dans un brouillard de souvenirs tassés ou obscurs, dans un coin de mon cerveau.
    Suis pas certaine que j’aurais su détecter l’uchronie par exemple (mais maintenant avec ton billet je m’en sortirais peut-être mieux 🙂

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  6. J’avoue avoir un peu peur de ce roman parce que j’ai très peu de notions approfondies en histoire. Mais je suis curieuse de le découvrir, en particulier pour les changements de styles d’écriture qui me semblent être une idée géniale. Je me le garde en tête pour un moment où mon cerveau est apte à encaisser la densité.

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  7. Excellente critique !

    Je l’avais repéré à sa sortie et ne l’avait pas lu pour un mix de raison entre il me fait peur et j’ai pas le temps mais il est toujours en wish depuis. Je suis fan du jeu Civilization, j’ai joué à au moins 4 des versions sorties, c’est un jeu qui m’a suivi toute ma vie (bon sauf que j’ose plus y jouer maintenant parce que quand je commence je n’arrive pas à arrêter). Bon maintenant j’ai peur qu’en le lisant il me donne envie de rejouer au jeu que j’arrive à éviter depuis au moins 3 ans XD

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  8. J’avais promis de passer te dire ce que j’en ai pensé… En fait je viens de poster une critique sur Babelio (ma 100ème !), tu pourras aller voir à l’occasion. Globalement ce fut une bonne lecture, je te remercie donc de m’avoir orienté vers ce roman !

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