Le Bazar Renaissance de Jerry Brotton

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Quatrième de couverture : 

La Renaissance a vu des changements majeurs, dont les impacts dessinent encore le monde d’aujourd’hui. Jerry Brotton raconte cette période remarquable dans un livre qui place l’épanouissement européen dans un contexte révélateur. Cet ouvrage se place au cœur d’un grand débat et a été largement relayé comme une contribution à faire connaître, et comprendre, la part que l’Islam a joué dans la Renaissance européenne.
C’est par le contact de l’Europe avec le reste du monde, et particulièrement avec le riche et cultivé Orient, que la Renaissance a pu être ce qu’elle a été. Les européens se percevaient alors dans le miroir de l’Orient, l’Empire Ottoman leur a fait prendre conscience de leur position relative, et c’est durant cette période par exemple qu’ils se sont pour la première fois nommés « européens ». Ce livre est le premier récit concis et clair de la Renaissance comme un phénomène global, et non comme un évènement purement européen.
L’auteur s’attaque à la vision traditionnelle de cette période qu’il définit avant tout comme le fruit bénéfique de la rencontre des cultures européennes et orientales. L’Europe n’a pas échangé que des biens matériels, mais aussi des connaissances et des idées avec ces voisins islamiques, africains, et asiatiques. Voici une histoire culturelle de haut calibre, dans laquelle Jerry Brotton révèle des éléments comme l’interprétation du tableau d’Holbein « Les Ambassadeurs », un catalogue des influences internationales en Europe, ou l’influence arabe sur les sciences, l’astronomie et la géographie.

Editeur : LLL – Les Liens qui Libèrent

Nombre de pages : 246 pages

Prix : 21,30€

Date de publication : 9 Novembre 2011

Mon Avis : 

J’avais trouvé cet ouvrage en mai dernier dans le cadre du déclassement des bibliothèques de Grenoble. Je l’avais choisi pour deux raisons : vous connaissez mon amour pour la période de la Renaissance bien sûr et surtout la thématique de l’influence de l’Orient sur l’Occident me semblait vraiment très intéressante. De plus, cerise sur le gâteau! J’ai agrémenté mon article par des photos de sources historiques prises lors de deux évènements à Turin : une exposition au Palais Royal sur Léonard de Vinci, dessiner le futur et une seconde à la Bibliothèque royale sur Léonard de Vinci et son temps.

La Renaissance, une période d’effervescence : 

La Renaissance est une période charnière entre le Moyen Age et l’Histoire Moderne : si Jerry Brotton la situe entre le XVème et le XVIème siècle, pour ma part, je préfère choisir une chronologie plus large à savoir du XIVème au XVIème siècle. Elle débute en Italie au XIVème-XVème siècle puis se propage dans le reste de l’Europe (France, Espagne, Portugal, Saint Empire Germanique, Angleterre, etc…) au XVIème siècle.
La Renaissance se caractérise par plusieurs facteurs :

  • L’intensification des échanges commerciaux avec d’autres civilisations permet l’ouverture de l’Europe sur le reste du Monde :

L’Europe exportait des textiles (en particulier des lainages), des verreries, du savon, du papier, du cuivre, du sel, des fruits secs et surtout de l’argent et de l’or. Elle importait de l’Orient une large gamme de marchandises qui allait des épices (poivre noir, muscade, clous de girofle et cannelle), du coton, de la soie, du satin, du velours et des tapis à l’opium, aux tulipes, au santal, à la porcelaine, aux chevaux, à la rhubarbe et aux pierres précieuses, sans oublier les teintures et pigments aux couleurs vives qui servaient à confectionner et à teindre les tissus.  (P. 55)

Outre l’échange de produits, le commerce avec l’Orient a permis aussi le développement des prémices de la comptabilité moderne notamment l’adoption des chiffres arabes (l’algèbre) plus commodes pour tenir les comptes mais aussi le système du crédit et du débit (le mot arabe « chèque » apparaît aussi à cette époque). Cela permet l’émergence de grandes banques comme celle des Médicis au XIVème siècle.

  • Les découvertes de nouvelles routes commerciales et de nouveaux continents : les Européens payaient de très lourdes taxes aux Turcs qui avaient la mainmise sur les produits issus de la Route de la soie. Ils ont donc tentés de découvrir de nouvelles routes commerciales pour rejoindre l’Asie soit en faisant le tour de l’Afrique en passant par le Cap de Bonne Espérance (les Portugais Bartolomé Diaz et Vasco de Gama dans les années 1480) soit par l’ouest (le Gênois Christophe Colomb découvre les Amériques en 1492 et le Portugais Magellan fait le premier tour du monde en passant au sud du continent américain dans les années 1520). Ces nouvelles routes s’accompagnent aussi du développement de la géographie (établissement de nouvelles cartes) et de l’astronomie pour guider les bateaux en pleine mer, etc…).
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Carte maritime du XVIème siècle représentant la Méditerranée
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Partie gauche d’une carte du XVIème siècle figurant l’Amérique du Sud dessinée par le neveu d’Amérigo Vespucci, explorateur des Amériques qui donnera son nom au continent. Vous remarquerez que les Amériques n’ont pas encore livré tous leurs secrets!
  • L’émergence d’idées nouvelles :
    l’Humanisme. Certains textes d’auteurs antiques ont été « redécouverts » par les Européens (comme ceux d’Aristote, Ptolémée, Cicéron) grâce au travail des copistes Arabes. L’Humain est désormais au cœur des préoccupations (contrairement au « divin » qui l’était davantage pendant la période médiévale). 

Ce qui a fait le succès de l’humanisme, c’est qu’il se disait capable d’offrir deux atouts à ses disciples. Le premier : il incitait à croire que maîtriser les classiques rendait meilleur, plus « humain », capable de réfléchir aux problèmes éthiques et moraux auxquels chacun et chacune était confronté dans ses rapports avec son univers social. Le second : il persuadait ses élèves et ses employeurs que l’étude des textes antiques donnait les compétences pratiques nécéssaire à une future carrière d’ambassadeur, de juriste, d’ecclésiastique ou de secrétaire au sein des administrations bureaucratiques hiérarchisés en voie d’émergence dans toute l’Europe du XVème siècle. La formation humaniste comprend l’art de traduire, de rédiger des lettres, de parler en public, était perçue comme une éducation éminemment « vendable » à ceux qui souhaitaient entrer dans les rangs de l’élite sociale. (P. 79-80)

La Réforme : au début du XVIème siècle, le Pape et l’Eglise commencent à être remis en question en raison de leur corruption et de leur richesse trop ostentatoire (alors que le Christ prêchait la pauvreté!). Un évènement va mettre le feu aux poudres : la vente d’indulgences (il s’agissait d’un document écrit qui permettait à son acheteur de se faire pardonner ses péchés passés et futurs) par le pape Jules II afin de financer la nouvelle Basilique de Saint Pierre du Vatican. En 1517, un moine allemand du nom de Martin Luther placarde la ville de Wittenberg de ses quatre vingt-quinze thèses réclamant une Réforme de l’Eglise. Ses idées vont se propager comme une traînée de poudre bien au delà du Saint Empire Germanique : Calvin à Genève reprend ces idées et fonde le calvinisme ou Henri VIII en Angleterre se sépare de Rome et devient le chef de l’Eglise Anglicane.

– Ces idées nouvelles n’auraient probablement pas connu le même succès si elles n’avaient pas bénéficié d’une large diffusion grâce à l’invention de l’imprimerie de Johannes Gutenberg, à Mayence dans les années 1450. Cette nouvelle technique a alors permis la production de livres en série, à bas coût et en langue vulgaire beaucoup plus accessibles que les manuscrits. Le premier livre imprimé a été la Bible en 1455 dont voici un extrait :

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Extrait de la première Bible imprimée en 1455 par Gutenberg, Samuel 1,2-2, 25.
  • Le développement des Arts : si au Moyen Age, les peintres, sculpteurs ou architectes était considérés comme des artisans manuels, le XVème siècle au contraire achèvera leur reconnaissance en tant qu’artistes. Ces derniers bénéficient de l’apport des échanges commerciaux notamment avec l’arrivée de nouveaux pigments mais aussi la redécouverte de la perspective (les Romains l’utilisaient déjà!) et une nouvelle technique, la peinture à l’huile. En parallèle, les Arts ont permis le développement de disciplines connexes utilisées par les artistes pour la composition de leurs œuvres comme la botanique, l’architecture, l’anatomie, etc…
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Étude d’éléments architecturaux par Michel Ange
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Étude anatomique de chevaux par Léonard de Vinci

Un ouvrage passionnant mais qui ne tient pas toutes ses promesses

Très honnêtement, j’ai eu beaucoup de plaisir à lire cet ouvrage : il est bien écrit (même s’il possède quelques fautes de frappe notamment pour certaines dates), bien documenté (le corpus de vingt huit documents en couleur sur papier glacé au milieu de l’ouvrage est d’ailleurs un plus), une chronologie qui permet au lecteur de se repérer dans le contexte historique et enfin une bibliographie exhaustive pour poursuivre ses recherches avec d’autres ouvrages.

En revanche, là où le bât blesse, Le Bazar Renaissance de Jerry Brotton ne tient pas toutes ses promesses. Le titre secondaire de « Comment l’Orient et l’Islam ont influencé l’Occident » sous-entend que l’auteur part de l’Orient pour arriver à l’Occident ce qui n’est absolument pas le cas. De plus, seuls la moitié des chapitres parlent véritablement des interactions entre l’Europe et l’Orient comme le premier « Une Renaissance mondiale » ainsi que l’avant dernier « Nouveaux mondes » et le dernier « Expériences, rêves et représentations ». Les autres restent très européano-centrés soit avec des incursions trop brèves en Orient voire aucune! J’ai trouvé cela dommage!

En conclusion, l’ouvrage de Jerry Brotton Le Bazar Renaissance est passionnant à lire et bien documenté. Il permet de rendre compte de l’effervescence caractéristique de cette époque notamment de l’ouverture de l’Europe sur le monde grâce à l’intensification des échanges commerciaux (on pourrait la qualifier de première mondialisation), de nombreuses découvertes (géographique, scientifique, technique et artistique) et d’un nouvel état d’esprit (l’humanisme et l’émergence de nouveaux dogmes religieux). En revanche, il est dommage que l’ouvrage reste très européano-centré, j’aurais préféré qu’il soit plus développé sur l’aspect Orient et Islam promis dans le titre.

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